J’ai rencontré Pierre Dutilleul en 2020, à l’occasion d’un projet de photographie participative qui devait aboutir à la publication d’un livre. Il avait accepté de faire partie du jury et c’est ainsi que nous avons fait connaissance.
Quelques années plus tard, lorsque j’ai commencé à réfléchir à la création d’un festival du livre à Sceaux, j’ai immédiatement pensé à lui. Avec sa longue expérience dans l’édition et sa connaissance de ce milieu, il était évidemment la personne à qui j’avais envie d’en parler.
Je lui ai donc présenté l’idée de créer un festival où les auteurs viendraient avant tout pour converser entre eux et avec le public, où les livres seraient le point de départ de discussions sur les sujets qui nous préoccupent ou nous passionnent.
Pierre s’est montré très intéressé. Il m’a encouragée et m’a proposé son aide. Nous n’avons malheureusement pas eu le temps d’aller plus loin, mais je garde un souvenir très chaleureux de nos échanges qui m’avaient confortée dans l’idée que ce festival avait sa place à Sceaux.
Pierre est décédé en 2025, avant que le projet ne se concrétise. J’aurais beaucoup aimé qu’il soit parmi nous pour cette première édition.
En lisant les témoignages de ceux qui ont travaillé avec lui et l’ont connu bien mieux que moi, j’ai retrouvé l’homme que j’avais rencontré. J’y ai aussi découvert plus précisément l’importance de son rôle dans le monde de l’édition et l’affection que lui portaient ses confrères. Tous évoquent quelqu’un qui aimait les livres, et aussi les gens qui les faisaient vivre.
Il me semblait donc naturel de lui réserver une place dans ce premier festival. Une façon de le remercier pour l’intérêt qu’il avait porté à ce projet, et de faire découvrir au public de Sceaux un homme qui a tant apporté au monde du livre.
Nathalie Banaigs Fondatrice du Festival du Livre de Sceaux
Des Presses de la Cité à Editis, des Presses de la Renaissance à La Découverte, Masson ou Robert Laffont, de SEJER au SNE ou à la Fédération Européenne des Editeurs, Pierre a tout connu de l’édition et nous connaissons tous son immense carrière et ce qu’il a apporté à nos métiers et à la culture.
Toute sa vie professionnelle, il a servi avec talent l’édition, la création et la librairie et il est évidemment impossible de parler de Pierre sans évoquer ce parcours.
Nous avons été confrères pendant longtemps, avant de porter ensemble les couleurs du Syndicat national pendant près de 10 ans.
Mais, c’est de l’homme dont je me souviens.
Davantage que du savoir-faire du gestionnaire, que de l’efficacité de l’avocat de la lecture, ou que du talent de l’éditeur. De Pierre, nous gardons tous d’abord le souvenir d’un passeur plein d’humanité.
Dans les temps anciens, il aurait été épopiste ou légendiste, tant il était une véritable bibliothèque humaine. Le monde de l’édition - ses coulisses, ses hommes et ses femmes - n’avaient pas de secrets pour lui. Et il aimait tant le raconter, ce monde de l’édition. Les partager avec ses interlocuteurs, toutes ces mémoires de l’édition qu’il avait su accumuler au fil des ans.
Il avait cette capacité rare de capter l’attention simplement avec ses mots. Il racontait comme on respire : naturellement, passionnément, avec cette lumière dans les yeux qui disait "écoute, je vais t’emmener loin".
Et puis, il connaissait l’art de parler au cœur. Il savait trouver les mots qui rassurent, qui réconfortent, les mots qui font du bien lorsqu’on ne va pas bien. Car il était profondément humain.
Diplomate, il cherchait en permanence un chemin entre des positions parfois antagonistes, sans jamais renier ses convictions. Il savait négocier un virage sur l’aile pour faire naître une position consensuelle au Bureau du Syndicat. Et c’était parfois un sport de haute voltige dans lequel il excellait !
En 2023, il nous avait dit :
« J’ai tout donné au Livre qui me l’a bien rendu.
Visant un résultat bien meilleur que prévu
Faire lire à haute voix, créer un Festival
Savoir être ferme, même si d’humeur égale »
Son humour était une arme, mais son autodérision désarmante.
Il avait en permanence un sourire malicieux et une étincelle dans le regard.
Peu sensible à la flatterie, il gardait un regard détaché sur les vanités de nos métiers.
Pour moi Pierre est encore là, et il a toujours cet œil espiègle et ce sourire qui n’en pense pas moins.
Pierre était un homme du livre, des livres, mais pas seulement, Peirre était un homme de la montagne mais pas seulement, Pierre était amoureux de sa famille mais pas seulement, Pierre était drôle, malin mais pas seulement. Pierre portaittrès haut les valeurs d’amitié, de loyauté. Pierre avait cette capacité rare de faire dialoguer des personnes très opposées et qu’à la fin un accord soit trouvé. Mais Pierre était plus que cela. Pour Pierre les livres sont importants car ils restent. Ce sont eux qui se transmettent et qui disent quelque chose de nos vies. Connaître Pierre c’est aussi sentir tout de suite son humanité. Pour toutes ces raisons je suis heureux que sa ville de Sceaux lui rende hommage à l’occasion de son premier Festival du livre. Car se faire rencontrer des personnes était un de ses grands plaisirs. Et la rencontre des autrices et des auteurs avec leur public concentre tout cela. On parlera de Pierre Dutilleul tout le week-end et c’est heureux.
Pierre Dutilleul était un homme qui se distinguait par sa discrétion. C’est ce qui m’a frappé la première fois que je l’ai remarqué, lors de l’une des nombreuses réunions internationales auxquelles nous avons participé en tant que représentants de nos associations d’éditeurs — c’était à Sofia, en 2009.
Au fil des années, j’ai compris que cette discrétion n’était pas de la réserve, mais l’expression d’une bienveillance naturelle dans ses relations avec ses collègues, qu’il côtoyait et avec lesquels il nouait des liens d’amitié. Elle ne traduisait pas non plus une absence d’engagement ou un manque d’intérêt professionnel, mais plutôt une grande modestie dans le partage de ses connaissances et dans la mise en avant de ses contributions importantes aux questions techniques que nous débattions, ainsi qu’une prudence dans ses décisions et une délicatesse dans ses relations humaines.
Il ne se dérobait pas aux débats, mais ne cherchait jamais à s’imposer. Il écoutait avant de parler et montrait, par son attitude, qu’il prenait la vie au sérieux, guidé par des valeurs humaines et spirituelles qui donnaient cohérence et profondeur morale à son action professionnelle.
Malgré cette discrétion, Pierre Dutilleul ne reculait ni devant les difficultés ni devant les problèmes, et ses réflexions sur les sujets abordés n’avaient rien de vague. Lorsque nous avons travaillé ensemble, il m’a montré, sans grands discours mais par des actes concrets, comment assumer ses responsabilités professionnelles, même dans des situations professionnellement désagréables et humainement difficiles, en sachant toujours concilier détermination et justice avec le respect dû à chacun.
Il savait allier la fermeté dans les décisions professionnelles à la délicatesse humaine dans leur mise en œuvre, la détermination dans l’action au respect dans les relations personnelles.